W comme Philippe Watteau #ChallengeAZ

« Je suis enceinte ! Et le père de mon enfant est Philippe WATTEAU de Maubray. »

Voilà ce que déclare, le 16 vendémiaire an 5 de la République Française (7 octobre 1796), Louise LIEGEOIS jeune fille demeurant à Antoing, au juge de paix du canton dudit Antoing.  Et pour réparer le préjudice subi, elle demande qu’il l’épouse ou lui paye des dommages et intérêts.

L’accusé, Philippe WATTEAU (fils de feu Philippe), comparaît également.  Il nie avoir mis enceinte la comparante et avoir eu des familiarités avec elle.  Louise réplique que c’est le 25 mars dernier qu’elle lui a accordé la jouissance de son corps, après de vives sollicitations.

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Le bourg d’Antoing et le village de Maubray (carte de Ferraris, vers 1777)

Afin d’établir la vérité, chacune des parties présente plusieurs témoins.
Beaucoup comparaissent en faveur de ladite Louise LIEGEOIS :

Angèle RAOUX, 44 ans, épouse de Joseph Liard

« J’ai vu la veuve Philippe WATTEAU de Maubray, entrer deux fois chez Louise LIEGEOIS,
une fois durant le carême dernier et une fois durant l’été. »

« Et vers le mois de décembre dernier, j’ai vu, dans la grande rue d’Antoing,
une personne embrasser ladite Louise LIEGEOIS. »

« J’ai aussi vu plusieurs fois des cavaliers entrer chez Louise LIEGEOIS,
mais je ne sais pas ce qu’ils y allaient faire. »

Marie Anne DESMET, 42 ans, cabaretière à Antoing, épouse d’Alexandre DUVIVIER

« En avril dernier, Philippe WATTEAU est entré chez moi, pour demander une canette de bière.
Il a ensuite envoyé Françoise FERVALE chercher Louise LIEGEOIS,
pour l’inviter à boire un verre de bière avec lui. »

Ernestine HAUVARLET, 34 ans, cabaretière à Antoing, épouse de Joseph HENNO

« Philippe WATTEAU est venu me demander si j’avais une chambre particulière à prêter.
Comme j’en avais une, il est revenu le soir vers 6 heures,
suivi par Louise LIEGEOIS qui l’a rejoint dans la chambre.
Je leur ai servi de la bière, du café et de l’eau-de-vie.
Louise était tellement ivre qu’elle a vomi.
Voyant ça, j’ai envoyé chercher sa mère qui vint chercher sa fille pour la ramener chez elle. »

Françoise FERVALE, 26 ans, tricoteuse à Antoing, belle-sœur de ladite Louise

« Durant le carême dernier, j’étais à Tournai avec Louise.  Philippe WATTEAU s’est approché
et nous a demandé de venir boire du vin avec lui dans un cabaret voisin.
J’ai refusé, mais Louise a accepté et l’a suivi. »

« Le 23 mars dernier, j’ai vu et entendu Philippe WATTEAU demander à l’oreille de Louise
si elle voulait faire ça.  Mais je n’ai pas entendu ce qu’elle lui a répondu.

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Les Voisines devant le Juge de paix, Honoré Daumier (lithographie, 1845)

Suite à ces dépositions, ledit Philippe WATTEAU a souhaité présenter ses propres témoins, afin de contredire ce qui a été déclaré.

Jean-Baptiste ALLARD, 46 ans, ouvrier brasseur à Antoing

« J’ai entendu plusieurs fois Jean-Baptiste LEPINE ouvrier brasseur à Antoing,
dire que Louise LIEGEOIS était enceinte de lui. »

Isidore JONIAUX, 34 ans, tailleur de pierres à Antoing

« J’ai entendu Jean-Baptiste LEPINE dire qu’il avait foutu la fille LIEGEOIS,
qu’elle était grosse de ses œuvres et que la moitié de ce qu’il gagnait était pour elle. »

Denis HONORE, 38 ans, tailleur de pierres à Antoing

« Quinze jours avant le lundi parjuré (1) de cette année, j’ai vu entre minuit et une heure du matin,
au coin de rue du curé et de la grande rue, Louise LIEGEOIS s’amuser,
au clair de lune, avec un homme que je n’ai pas reconnu. »

  • Le lundi parjuré (ou lundi perdu) est une fête traditionnelle tournaisienne qui remonte à des temps immémoriaux. Elle se situe le lundi qui suit l’Epiphanie (fêtée le 6 janvier).

Pierre CARRE, 48 ans, ouvrier brasseur et marchand tailleur à Antoing

« Le 15 août dernier, sur le chemin de Bonsecours,
j’ai entendu Jean-Baptiste LEPINE dire qu’il allait servir Notre-Dame de Bonsecours
pour la prospérité de sa maîtresse Louise LIEGEOIS, enceinte de lui.
Et il a rajouté qu’il devait être à midi à Tournai
pour aller baiser sa maîtresse et aller au faubourg avec elle. »

Jean-Baptiste PREVOST, 30 ans, brasseur et tailleur de pierres à Antoing

« J’ai vu Jean-Baptiste LEPINE jeter son chapeau par terre en disant :
« Que le diable m’emporte si elle n’est pas grosse de moi ! »
Jean-Baptiste LEPINE a aussi rajouté que Louise LIEGEOIS lui avait dit :
« Attends encore 15 jours ou 3 semaines, avec l’argent de WATTEAU,
je vais te rhabiller de pied en cap, et ensuite t’épouser. »

Jean-Baptiste DUJARDIN, 56 ans, ouvrier de brasseur à Antoing

« J’ai entendu Jean-Baptiste LEPINE dire que Louise LIEGEOIS était enceinte de ses œuvres.
Et il y a environ 4 mois, étant à Tournai, je suis entré dans une chambre occupée par Louise LIEGEOIS où elle discutait avec ledit LEPINE.  J’ai même remarqué un lit dans la chambre.
J’ai encore vu Louise LIEGEOIS et ledit LEPINE au faubourg de Valenciennes, ils buvaient ensemble de la bière. »

Anselme ALLARD, 38 ans, messager à Antoing

« Jean-Baptiste LEPINE m’a dit que c’était lui qui avait eu coït avec Louise LIEGEOIS
et que la moitié de l’argent qu’il gagnait, était pour elle. »

Guillaume Joseph COLOMBE, 66 ans, chirurgien à Antoing

« Pour moi, Louise LIEGEOIS est une coureuse.
Lorsque les troupes françaises, à l’époque de l’évacuation, sont passées par Antoing et les environs, elle courait continuellement dans les camps,
et souvent sa maison était pleine de soldats qui la courtisaient.
Tantôt ils étaient 6 ou 7, tantôt 16 et quelques fois plus. »

« Et immédiatement après l’évacuation des troupes françaises, les autrichiens ont établi leur chancellerie à Antoing.  Y ayant été appelé pour visiter un fiévreux, j’ai vu Louise LIEGEOIS occupée au coït avec un militaire employé à l’escorte de la chancellerie. »

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Gravure tirée de l’ouvrage « La prostitution contemporaine », chapitre « la maison à soldats »,
scène datant du XIXe siècle

Enfin, plusieurs personnes apportent un alibi à Philippe WATTEAU pour la journée du 25 mars, jour où, selon Louise LIEGEOIS, elle lui aurait accordé la jouissance de son corps.  Les différents témoins affirment avoir vu ledit Philippe chez lui ledit jour.

Suite à cela, le tribunal demande à ladite Louise LIEGEOIS de préciser à quelle heure elle avait rencontré ledit WATTEAU le 25 mars dernier.  Elle a répondu qu’il pouvait être deux heures environ.

Le 4 frimaire an 5 (soit le 24 novembre 1796), le tribunal se déclare incompétent pour prononcer sur la matière dont il s’agit au présent procès, mais accepte de juger les parties en qualité d’arbitre, à leur demande.

Le citoyen Philippe WATTEAU déclare que ladite Louise LIEGEOIS n’a pas fait preuve de sa bonne conduite et que les faits déposés par Archange RAOUX femme de Joseph LIARD n’étaient appuyés que du seul témoignage de la déposante, et qu’il en était de même des faits attestés par Marie Anne DESMET femme à François DUVIVIER et par Ernestine AUVARLET femme à Joseph HENNAUX.

Ladite Louise LIEGEOIS, assistée du citoyen PHILIPPART son défenseur officieux, réplique en présentant plusieurs certificats en sa faveur, dont l’un d’un chanoine de la collégiale d’Antoing.  Ces témoignages écrits sont rejetés par le juge de Paix, seuls ceux de vive voix étant acceptés.  Louise LIEGEOIS ajoute encore que le citoyen COLOMBE chirurgien, est un ivrogne et n’est pas assez instruit.

En conclusion, le tribunal déclare que, vu les coutumes locales, la jurisprudence et les arrêtés des représentants du peuple, c’est la fille déflorée qui doit faire la preuve du père de l’enfant, soit par sa bonne conduite, soit par les faits de familiarité avec celui qu’elle charge, soit par le serment prêté entre les mains de la sage-femme dans les douleurs de l’enfantement.  Aucun de ces éléments n’étant présents, la demanderesse est renvoyée de sa demande avec sa condamnation aux dépens.

Et vu les témoignages, on a quand-même l’impression que Louise, « il n’y a que le train qui ne lui est pas passé dessus » (ou plutôt la calèche vu l’époque) !

Qui est donc le père de cet enfant et que sont devenus les principaux protagonistes de cette histoire ?

Marie Louise LIEGEOIS accouche le 1er décembre 1796 (11 frimaire an 5) d’un enfant illégitime, nommé Eugène Joseph LIEGEOIS.  Ses parrain et marraine sont François LIEGEOIS grand-père de l’enfant et Marie Augustine SLENGER cousine à la mère.

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Acte de baptême d’Eugène LIEGEOIS

On dispose aussi de l’acte de naissance civil de l’enfant à la même date.  La déclaration de naissance est faite par Marie Thérèse DUBOIS sage-femme à Antoing.  L’acte précise que Marie Louise LIEGEOIS est âgée de 23 ans et fille de François et de Yolente HONOREZ.

Marie Louise LIEGEOIS naît le 25 août 1771 à Antoing

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Acte de baptême de Marie Louise LIEGEOIS

Marie Louise épousera Aimable Joseph LANDA(S) natif de Péronnes-lez-Antoing, duquel elle aura plusieurs enfants.  N’ayant toujours pas retrouvé cet acte de mariage, impossible de savoir si Eugène LIEGEOIS a été légitimé par ce mariage.

Marie Louise décède le 31 décembre 1826 à Antoing, veuve d’Aimable Joseph LANDA(S) décédé audit lieu le 13 juillet 1822.

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Acte de décès de Marie Louise LIEGEOIS

Un point encore nébuleux : qu’est devenu Eugène LIEGEOIS ? Aucune trace d’un décès à Antoing, aucune trace d’une légitimation au mariage de sa mère, aucune trace d’une descendance pour cet enfant.

Actuellement, les recherches dans les registres paroissiaux et l’état civil n’ont rien donné (mais je n’ai peut-être pas encore suffisamment cherché !).
Je n’ai pas non plus retrouvé pour l’instant les déclarations de succession d’Aimable LANDA et Marie Louise LIEGEOIS.  J’ai aussi pensé à rechercher un conseil de famille pour une tutelle des enfants en bas âge du couple LANDA-LIEGEOIS, encore une fois sans succès.
Bref il faudra encore fouiller.  D’ailleurs si quelqu’un a une idée, elle est la bienvenue…

Aucune trace non plus de celui que Marie Louise LIEGEOIS accuse d’être le père de son enfant.  Philippe WATTEAU reste actuellement invisible.  Il y a bien des WATTEAU à Maubray, mais aucun ne se prénomme Philippe.

Je n’ai pas non plus retrouvé la trace de celui qui se vante d’être le père de cet enfant.  Jean-Baptiste LEPINE (ou (DE)LE(S)PINE) reste également dans le brouillard.

Je vais donc poursuivre les recherches, en espérant qu’elles aboutissent un jour et que je puisse ainsi terminer cette histoire.

Les archives de la Justice de Paix sont une source utile pour compléter et illustrer une généalogie.

La justice de Paix, telle que nous la connaissons aujourd’hui en Belgique, est l’héritière directe de la Révolution française.  Soucieux de modeler de nouvelles relations entre la justice et les justiciables, les révolutionnaires ont établi, à la base de la hiérarchie judiciaire, une nouvelle juridiction très différente des autres instances.
Au sommet de ce tribunal siège un juge dont la principale préoccupation est de favoriser la conciliation dans un délai rapide et sans une procédure lourde et complexe.  L’objectif est avant tout de mettre en place une justice de proximité tant géographique que langagière et humaine.

Intérêt de la Justice de Paix.
Dans ces archives, on trouvera notamment :

  • Des actes de conseils de famille : composés de proches parents du côté paternel et maternel, ils se réunissent notamment pour nommer des tuteurs aux enfants mineurs.
  • Des actes de notoriété : ils pallient à l’absence d’acte de naissance (cas rencontré régulièrement au début de l’état civil), souvent au moment du mariage, les mariés devant disposer d’un acte de naissance pour se marier.
  • Des histoires originales et amusantes, comme celle que j’ai racontée dans cet article.

 

Damien DESQUEPER (promotion ColNem)
Passionné de Généalogie, de paléographie et d’histoire locale depuis plus de 20 ans
Membre de l’Association Généalogique du Hainaut Belge et auteur d’articles et publications à caractère généalogique.

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