U comme Urine #ChallengeAZ

Le médecin aux urines (Emile Charles Wattier (1800-1868). Estampe, Paris, Musée Carnavalet)

Louis observe…

La couleur d’abord : jaune, orangée, rouge, verte, brune,… Son livre en mentionne plus de vingt !… La transparence ensuite, à la lumière de la bougie… La présence de sédiments et la mousse qui apparaît parfois lorsqu’il agite la matula… La mauvaise odeur si caractéristique et puis, enfin, il goûte…le goût sucré ou acide notamment, important pour se faire une opinion…

L’urine lui révèle ainsi beaucoup de choses sur les maladies.  Et il peut ainsi soigner les villageois.

Pourtant Louis n’est pas médecin, pas encore en tout cas.  Mais sa réputation a fait le tour du village et même bien au-delà, il a déjà soigné tellement de gens ces dernières années.  La foule des environs se presse à la porte de sa maison, rue de l’Ecuelle, dans le petit village de Taintignies.  Tous veulent se faire soigner par Louis, le mireur d’urines.  Son succès est prodigieux.

Il est même devenu célèbre jusqu’à la ville de Tournai.  Il y a quelques jours, il a été appelé au chevet de Monseigneur Hirn, l’évêque de la cathédrale !

Cette célébrité, ce succès professionnel feront de lui un homme riche comme nous allons le voir.

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Roue des urines (d’après Epiphanie Medicorum, Ulrich Pinder (1506))

Louis Joseph BONNET naît le 11 avril 1771 à Taintignies, petit village du Hainaut belge, situé entre la ville de Tournai et la frontière française.  Ses parents, Simon BONNET et Marie Agnès MARIAGE y sont cultivateurs.  Son père est également charpentier.  Louis grandira entouré de trois sœurs : Marie Joseph née en 1769, Rosalie Joseph née en 1776 et Marie Catherine née en 1781. Jean-Baptiste né en 1773 ne vivra que quelques jours.

En 1814, il épouse Marie Thérèse MERLIN, originaire du village voisin de Willemeau, fille de Pierre Joseph MERLIN et de Marie Angélique DELANNOY, cultivateurs.

Le couple s’installe à Taintignies où verront le jour leurs trois enfants : un fils mort-né en 1815, Louis Désiré Gustave Joseph en 1816 et Thérèse Joseph en 1820.

Louis Joseph BONNET décédera en 1852, son épouse étant elle décédée en 1843.

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Détail d’une carte de France et des Pais Bas (1743) – Territoire entre Tournai (B) et Orchies (F)

Louis Joseph BONNET est qualifié de médecin diplômé dès 1796.  Cela est confirmé en 1814 lors de son mariage avec Marie Thérèse MERLIN.  Il n’est cependant reçu docteur en médecine de l’Université de Louvain, avec grande distinction, que le 6 juillet 1820.  Il doit sa réussite professionnelle au fait qu’il observait et goûtait l’urine de ses patients, pratiquant ainsi une technique ancestrale de la médecine : l’uroscopie.

L’examen visuel de l’urine dans le but de diagnostiquer les symptômes de maladies, ou uroscopie, est une pratique médicale remontant à l’Egypte ancienne.  De nombreux médecins dans l’histoire ont eu recours à l’inspection et l’examen de l’urine de leurs patients, mirant et observant la situation des dépôts urinaires dans un récipient spécial, la matula (urinal, devenu l’emblème des médecins au Moyen Age).  Très prisée au Moyen Age, la pratique de l’uroscopie en tant qu’examen visuel disparaît pratiquement au XVIIIe siècle avec l’avènement de la chimie, mais persiste l’usage de la « roue des urines » (à l’origine nuancier d’une vingtaine de couleurs des urines aux teintes différentes selon l’état de santé, l’urine étant non seulement mirée, mais aussi sentie, touchée et goûtée) au XIXe siècle, cette roue étant alors employée pour détailler les différentes saveurs d’urine.

En pratique, l’échantillon d’urine dans l’urinal est positionné par rapport à la « roue des urines » pour interpréter les sédiments, la clarté, la mousse et la couleur.  Un bol de terre recevant un filet d’urine permet d’en évaluer la fluidité, les nuances chromatiques ou encore l’odeur, puis de la goûter.

Les principales maladies détectées sont :

  • Le diabète sucré : urine sucrée, après dégustation
  • L’ictère : urine jaune foncée, couleur brunâtre et odeur fétide
  • La néphropathie (maladie rénale) : urine rouge et mousseuse
  • Les tumeurs des voies urinaires : urine ensanglantée

Mon intérêt pour ce médecin de campagne est venu en découvrant par hasard sa déclaration de succession.  Celle-ci comprend de nombreux biens immeubles et au total, l’actif de la succession s’élève à la somme, énorme pour l’époque, de 428.832,46 francs.

Les biens du défunt se situaient dans les communes de Taintignies, Rumes, Guignies, Wez-Velvain, Ere, Hollain, Jollain-Merlin, Bruyelle, Obigies, Froyennes, Rumillies et Mourcourt.

Ils comprenaient de nombreuses terres, prés et jardins, des bois et plusieurs maisons.  Le tout est clairement identifié dans la déclaration de succession grâce à des extraits de la matrice cadastrale.  Au total, cela représente plus de 250 hectares.

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Une partie des biens de Louis BONNET dans la commune de Rumes
Extrait de la Matrice cadastrale de la contribution foncière de la commune de Rumes pour l’année 1852
(Déclaration de succession de Louis Joseph BONNET)égende

On pourrait écrire tout un livre sur les propriétés de Louis BONNET, en voyageant dans les archives notariales, les hypothèques et le cadastre principalement.  Je n’évoquerai ici que le château de l’Arbrassart (aussi Lambersart ou Lobersart) à Froyennes.

En 1843, Louis BONNET fait l’acquisition de ce superbe château avec pavillons, portiques élégants, orangeries, maisons de concierge, vastes dépendances, basse-cour, granges, remises, avenues, potagers, jardins anglais, pelouses, bosquets, pièces d’eaux, étangs poissonneux, prairies, terres labourables, quinconces maisons rustiques, hémicycle pavé en marbre, rotondes garnies de figures, plus les meubles et effets mobiliers tels que tapis, glaces, statues, rideaux, draperies et autres garnissant lesdits appartements, les bancs et chaises de jardin, arbustes en caisse tels qu’orangers, grenadiers, oléandres, myrthe, lauriers et autres espèces.  Le château se situe à Froyennes et l’ensemble occupe une superficie de plus de 13 hectares.

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Détail du plan cadastral primitif du village de Froyennes, section B dite ‘‘du Village’’ (1830-1834)

Cette maison appartenait aux héritiers de Jean-Baptiste LEFEBVRE, propriétaire à Tournai.

Suite au décès de ce dernier, on dispose d’un inventaire détaillé et d’une description de tous les biens meubles dépendant de la succession dudit LEFEBVRE et notamment dudit château qui était la maison de campagne du défunt.

On dispose ainsi d’une description pièce par pièce du mobilier du château : le grand salon prenant vue sur le jardin, le vestibule, l’antichambre, le bureau, le salon vert, la cuisine, l’office, la serre, la remise aux voitures, la sellerie, l’écurie, l’étable, la boulangerie, l’arsenal ou magasin au fer,

Entrons dans le château…

Le grand salon s’ouvre sur le jardin.  On y trouve notamment deux canapés de velours cramoisi, des chaises en acajou garnies de jaune et d’autres en cerisier, un grand tapis, une table en acajou, quatre statues en plâtre et sur la cheminée, une pendule.

Nous traversons ensuite le vestibule, où l’on trouve quelques fauteuils garnis en velours et quelques chaises, pour arriver dans l’antichambre avec son imposante armoire en chêne avec dessus de marbre et dont les murs sont garnis de nombreux tableaux.
Nous voici maintenant dans le bureau avec ses meubles en acajou.  Le salon vert est composé de chaises et de fauteuils garnis de satin jaune, le tout en acajou.  On y trouve encore un cartel en bronze doré et une chaise percée.  Dans la cuisine, une cuisinière et de nombreuses assiettes, casseroles et marmites.
Direction la remise aux voitures contenant deux calèches, l’écurie (un cheval) et l’étable (une vache et une génisse).
On trouve aussi une boulangerie, des granges et plusieurs greniers remplis de paille, de foin ou de seigle.
A l’étage, ce sont les chambres à coucher (d’été et d’hiver), le salon bleu, le cabinet jaune et le salon blanc, la chambre à repasser et les chambres des domestiques.
Et on trouve encore quelques petites pièces au deuxième étage.
L’argenterie est répertoriée à part et tout est pesé (valeur estimée de plus de 4200 francs).
Une vingtaine de titres et papiers sont également décrits.

Enfin il y a les caves contenant deux nombreuses bouteilles… :

  • Bourgogne : 1289 bouteilles
  • Côte rotie : 9 bouteilles
  • Vin blanc : 243 bouteilles
  • Vin rouge : 8 bouteilles
  • Bordeaux blanc : 54 bouteilles
  • Vin d’Espagne : 3 bouteilles
  • Pauillac rouge : 16 bouteilles
  • Vin d’Ay : 2 bouteilles
  • Vin de Malaga : 17 bouteilles
  • Vin d’Alicante : 10 bouteilles
  • Bordeaux : 880 bouteilles
  • Champagne : 28 bouteilles
  • Vin de paille : 22 bouteilles
  • Vin du Rhin : 296 bouteilles
  • Vin de Grenache : 4 bouteilles
  • Vin de Saint Peray : 4 bouteilles
  • Cognac : 11 bouteilles
  • Mousseux : 39 bouteilles
  • Liqueur : 14 bouteilles
  • Muscat Frontignan : 33 bouteilles
  • Vin du midi : 140 bouteilles

Soit un total de 3122 bouteilles !

Après le décès de Louis BONNET, le château restera dans la famille.  Son fils, Louis Désiré Gustave s’y installera avec son épouse Pauline Désirée LECUYER (originaire de Valenciennes, fille de Philippe Joseph, président du tribunal civil de Valenciennes et de Pauline Françoise DUBOIS) et ses enfants.  Comme son père, Louis Désiré sera docteur en médecine mais également échevin de Froyennes et sénateur libéral.  Il est aussi l’auteur d’un Dictionnaire wallon tournaisien.

En 1908, suite au décès des époux BONNET-LECUYER, le domaine est à nouveau mis en vente.  Il fut acheté par Jules MASURELLE, industriel roubaisien, père de Sœur Marie du Christ, religieuse dominicaine, afin d’y abriter les dames Dominicaines, chassées de France à la suite de la loi sur les congrégations (loi d’Emile COMBES interdisant notamment l’enseignement aux congrégations).
Les anciens bâtiments furent transformés et de nouveaux furent construits afin d’adapter la propriété à sa nouvelle destination de communauté religieuse, d’école et de pensionnat pour jeunes filles.

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Froyennes, le château de l’Arbrassart, devenu Pensionnat des Dominicaines

Le pensionnat des Dominicains et l’école ont fermé leurs portes fin juin 1977, faute d’élèves en suffisance.  Le couvent et ses dépendances ainsi que le parc furent mis en vente et c’est la ville de Tournai qui fit l’acquisition du domaine en 1978.  L’école d’enseignement spécial de la ville « Les Horizons Nouveaux » y fut transférée.  Elle fermera ses portes en 2005.
Par ailleurs, depuis 1982, « Horizons Nouveaux asbl » qui héberge des personnes handicapées adultes, occupe une autre partie des locaux.

Le château historique, tels que l’a connu Louis Joseph BONNET, n’est lui plus occupé, laissé à l’abandon et en 2010, un incendie le détruit, nécessitant ensuite d’abattre les ruines.

Mais depuis, un nouveau projet de réhabilitation a vu le jour.  Les bâtiments annexes du château ont été rénovés et les « Horizons Nouveaux asbl » peuvent aujourd’hui offrir un nouveau cadre moderne à leurs pensionnaires.

Le château détruit, fut entièrement reconçu en structure passive et spécialement aménagé pour les personnes handicapées, en un lieu convivial et intergénérationnel où les gens peuvent à nouveau se rencontrer et se parler autrement que par les réseaux sociaux.  On y trouve aujourd’hui 50 logements pour une résidence-services à l’intention des personnes âgées et 16 appartements familiaux.

Cette résidence porte le nom de « Résidence Marcel Marlier ».  Originaire d’Herseaux près de Mouscron, mais ayant vécu à Froyennes, Marcel MARLIER (1930-2011) est un illustrateur très connu dans la région et au-delà, principalement pour la série de livres pour enfants mettant en scène le personnage de Martine.

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Couverture de « Martine à la Ferme », première histoire de la série (1954)
La ferme représentée sur la couverture est la ferme de la Haverie à Dottignies (près d’Herseaux et Mouscron)

Au travers de cet article, j’ai évoqué la vie d’un médecin de campagne.  Bien des choses pourraient encore être dites concernant sa carrière professionnelle, son patrimoine, sa famille, etc…

Cela aurait pu faire un joli sujet de mémoire pour le D.U. (mais la consigne de départ n’était alors pas respectée).
Cela fera peut-être, un jour, l’objet d’une nouvelle étude…

Billet rédigé par Damien DESQUEPER (promotion ColNem)
Membre de l’Association Généalogique du Hainaut Belge (AGHB)

2 commentaires sur “U comme Urine #ChallengeAZ

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  1. Très intéressante, cette description d’un métier à la fois original et disparu ! Une belle promotion sociale également : un fils de cultivateur a pu devenir médecin puis châtelain ! Et bravo pour avoir parlé dans un même article d’urine et de « Martine à la ferme » sans être trivial. Cela relève de l’exploit et je n’y serais pas arrivé !

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