Q comme Quand on n’a que l’Amour… #ChallengeAZ

comme unique bagage…ou Jean et Marie

Il était une fois dans une contrée lointaine, une famille de la petite bourgeoisie qui prospérait gentiment dans son petit village. Le châtelain, le maire, l’instituteur  se chargeaient de régir la vie communale, tout allait pour le mieux pour eux et ils le pensaient pour la communauté aussi.

Le premier fournissait du travail aux paysans  qui étaient bien contents d’agrémenter leur ordinaire.  Le second, du fait de l’absence fréquente du premier, régissait les employés et ses administrés et le troisième instruisait tous les enfants du village. Appelons les Pierre, Paul et Jacques.

Arriva que le vieux prêtre du village parti rejoindre son créateur et fut remplacé par un tout nouveau, Jean, qui devint très ami avec les trois autres. Pierre était souvent absent. De ce fait, c’était Paul, Jacques et Jean qui organisaient le quotidien suivant leurs compétences et parfois au-delà.

De nombreuses photos témoignent de leur bonne entente lors de fêtes familiales et communales. Il est vrai que l’instituteur Jacques était le beau-frère du maire Paul ; Chacun ayant des enfants : un garçon avocat, Léon (jeune marié à Louise et venant d’être père) et une jeune fille, Marie, chez Jacques ; et une fille, Jeanne, qui s’était mariée les années précédentes et avait déjà une belle couvée chez Paul.

Tout ce petit monde habitait des maisons voisines et les enfants grandissaient ensemble. Monsieur le curé régissant leur vie religieuse et officiant pour toutes les cérémonies, des plus gaies aux plus sombres.

La Grande Guerre arriva… Les hommes en âge partirent au front, revenant ponctuellement pour les permissions où c’était l’occasion de faire la fête, comme en témoignent toujours les photos retrouvées. Il est vrai que Jean, le jeune curé, était un passionné de photographie. Il se mit à photographier tout le village avec frénésie, les gens aussi bien que les lieux mais beaucoup cette famille, sa famille de cœur.

Dans la maison bourgeoise, tous les hommes étaient mobilisés. Il ne restait que les femmes pour s’occuper des affaires courantes et du domaine;  Jean étant trop jeune, et Paul  trop âgé n’avaient pas été mobilisés.
Un matin, Louise, la femme de Léon, dont le mari était au front, mit au monde un enfant mort-né, déclaré immédiatement en mairie auprès de Paul qui en était le grand oncle… et inhumé par Jean dans le caveau de famille. Marie, la sœur de Léon, en fut si affectée qu’elle en tomba malade et ne put quitter le lit ; quand elle se releva, elle était estropiée et affaiblie.

L’année d’après, un autre bébé de Léon et Louise naissait dans la maison bourgeoise et la vie continua. Jacques mourut. Léon, gazé à la guerre, le suivit et Paul, devenu vieux, les accompagna dans la tombe. Il ne resta dans la maisonnée que Louise, Marie, Jean et les enfants, et cela dura ainsi pendant plus de 30 ans.

Voilà une histoire banale me direz vous…. Sauf que, généalogiste jusqu’au bout des ongles, je suis tombée sur des correspondances et des photos de cette époque et que le doute me prit.

L’enquête commença :

J’interrogeai les vieilles personnes encore vivantes : quelle était la maladie, qu’avait eu Marie, la sœur de Léon ? Comment se pouvait-il qu’elle ne puisse plus rester droite et boîtait fortement après être restée allongée suite au choc de la perte de son petit neveu ? Les réponses étaient évasives… : « on ne sait pas trop » , «  on l’a toujours connue vieille et comme ça » et puis « on est nés plus de 30 ans après » ,  «  on disait qu’elle avait eu une maladie nerveuse ». Nerveuse, je veux bien, mais au point de vous empêcher de tenir debout, de marcher et surtout de vous handicaper pour le reste de vos jours…. Hum !

De là, je suis repartie fouiller les archives, les photos et les correspondances. J’ai  trouvé des lettres que Jean adressait à ses amis, car il dû partir lui aussi, pendant une petite année, comme aumônier auprès des soldats. Il leur témoignait son amitié et présentait ses hommages aux dames. Mais à Marie, il écrivait tout autrement, terminant ses lettres par « ma très chère enfant » , « objet de mon affection » , « vous embrassant très tendrement » , etc….  Je veux bien qu’il soit très attentionné comme prêtre mais Marie n’était plus une enfant, elle avait d’ailleurs son âge et la même passion pour la photographie.

Ensuite, j’ai parcouru les photos et suis tombée sur un lot, photos prises et datées un mois avant la naissance du bébé mort-né. Louise, la future maman a une taille comme on en rêverait toutes pour devoir accoucher le mois suivant, c’ est impensable !  Par contre, Marie est toute arrondie… Comme elle est petite, cela se voit d’autant plus et manifestement ne porte plus de corset . Et là, le doute n’est plus permis : le bébé, soit disant du couple légitime de la maison, est celui de Marie et Jean qui s’écrivaient des lettres enflammées. Il n’était pas difficile alors de comprendre la maladie qui avait estropiée la pauvre jeune femme. La complicité de Paul, parent, fit le reste et Jean inhuma son propre enfant dans le caveau de la famille.
C’était pendant la Grande Guerre.
De toute sa vie, Marie ne s’est jamais mariée et est restée dans cette maison. Elle n’avait d’ailleurs rien à elle, tout étant à Léon.  Toute sa vie, Jean restera attaché à sa cure et surtout à la famille bourgeoise.

Un matin, Marie, devenue vieille, décéda. Elle fut la dernière de la maisonnée à avoir vécu cette histoire et le prêtre qui prononça l’oraison funèbre fut Jean. Mais ce fut sa dernière cérémonie : il  quitta le village et mourut peu après.

J’ai refait le parcours de ces personnes, j’ai parcouru leurs lettres et photos et j’ai alors ressenti les sentiments immenses que ces deux êtres se sont portés toute leur vie et que le destin, en leur arrachant le fruit de leur amours clandestines, avait préservé de la vindicte populaire du village.
L’honneur était sauf et leur amour secret épargné, c’était leur seul bien à tous les deux.

Combien n’ont pas eu cette chance ? Combien se sont vus bannis, hués au point de mettre fin à leurs jours ? Combien ont été obligés de tout quitter et fuir ?
Eux ont eu la chance de pouvoir rester l’un près de l’autre toute leur vie.

La morale de l’époque en dirait tout autrement… et les bien-pensants s’en étrangleraient mais laissons les dire…

Moi, je n’y vois que l’amour entre deux personnes et par respect pour eux, je n’ai cité aucun nom et aucun lieu : leur histoire était secrète.
Elle a le droit d’être connue et respectée pour ce qu’elle est, une belle histoire d’amour, mais restera anonyme puisque je suis la seule à avoir les correspondances, photos et actes.

Screen Shot 06-02-17 at 01.29 PM
Photo du film « Sous le soleil de Satan »

Image https://fr.dreamstime.com

Billet rédigé par Ann Eva (promotion Charlie)
Psychologue et Historiographe

 

 

7 commentaires sur “Q comme Quand on n’a que l’Amour… #ChallengeAZ

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  1. Beaucoup d’émotion pour ce secret dévoilé avec tant de délicatesse. Le récit commence tranquillement avant que la guerre n’arrive, cependant ce n’est pas la guerre qui est le centre de l’histoire. Il fallait se permettre de pousser l’enquête pour voir que l’amour se cache de manière inattendue.
    Bravo pour ce bel article

    J'aime

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