N comme (Un aigle au-dessus de) Nice #ChallengeAZ

La révolte des aigles.

Un vendredi, début avril, à l’aube, je fus réveillée par ce qui m’a semblé être un cauchemar : des cris d’oiseaux, des bruissements d’ailes, une impression de malaise, que je mis, justement, sur le compte d’un cauchemar  provoqué par quelque souci imaginaire.

Je décidai, tôt dans la matinée, toujours sous cette impression de malaise, de marcher au bord de mer sur la « Prom’»,  de profiter du vent léger et de me laisser éblouir par les bleus de l’eau et du ciel en cette saison printanière où l’on ne devait pas encore, comme l’affirmait le proverbe, « se découvrir d’un fil ! ».

La Promenade est tranquille, juste les quelques marcheurs, cyclistes, rollers, sportifs habituels, encore peu de voitures, presque un rêve. A peine éveillée mon regard survole les drapeaux qui frémissent légèrement en haut des mâts, sans se déployer complètement, les rayures tricolores du drapeau français, les étoiles de l’Europe, l’aigle niçois … et là  …. un grand drapeau blanc, des palmettes, des rochers un peu de bleu mais d’aigle …point !!.

Doutant de ce que je voie, je fixe ce vide, puis je me hâte, cette fois-ci, vers les mâts élevés un peu plus loin à la recherche des drapeaux. L’aigle, là aussi a disparu du drapeau du Comté de Nice. Par sécurité je me répète la description des armoiries : «  D’argent à l’aigle couronnée de gueules au vol abaissé, empiétant une montagne de trois coupeaux de sable issant d’une mer d’azur mouvant de la pointe et ondée d’argent »[1] La répétition ne change  rien, l’oiseau royal était là depuis 1430 où on l’avait vu pour la première fois, et il n’y était plus.

Ma promenade se transforme en course, Opéra, Mairie, je me précipite place Masséna pour apercevoir la pointe de la tour Saint François dont le sommet augmenté de sa cloche domine toute la ville, ainsi que le drapeau qui le surplombe, là aussi, une tache blanche où aurait dû se trouver celle, rouge, de l’aigle, même de loin le vide est évident.

Mon cauchemar ? Le bruissement d’ailes ? Un envol ? Les questions se pressent. Est-ce possible ? Pourquoi ? Où sont-ils partis et tous sont-ils partis ?, celui d’Aspremont  très proche de celui du Comté : « D’argent à l’aigle essorante de gueules sur un mont de trois coupeaux de sable, accompagné en chef d’une étoile d’azur », celui d’Aiglun ?: « D’azur à l’aigle d’argent empiétant un poisson du même », celui de Castellar ? «  D’or au château de gueules sommé d’une aigle bicéphale de sable ». Et les autres figures animales  présentes dans les armoiries du  Comté : lion, ours, coq, lézard … se sont-elles enfuies également ?

Une enquête s’impose, je n’imagine pas qui peut la conduire, ne sachant que faire je téléphone à « Nice Matin » et rapidement toute la ville s’interroge. Un promeneur matinal les a-t-il aperçus ? Téléphone, SMS, Facebook, l’Observatoire, les stations météos, l’aéroport, toutes et  tous sont alertés.

Très rapidement un premier constat s’impose : seuls les aigles des armoiries du Comté de Nice se sont envolés, et uniquement ceux beaucoup plus libres dessinés sur les drapeaux, eux figés dans la pierre n’ont pu bouger, immobilisés dans le temps. Mais dans quelle direction chercher ? Le plus vraisemblable est le Nord, vers les Alpes où, plus loin vers le Massif Central où il y a encore quelques couples d’aigles royaux.nice

Des nouvelles arrivent de passagers d’un ferry se dirigeant vers la Corse, ils ont entendu des cris sans reconnaître le glatissement de nos fuyards et aperçu des points noirs dans le ciel allant vers le Sud, dans le sens contraire des migrations printanières habituelles , hirondelles, oies, cigognes… qui à cette époque regagnent l’Europe depuis  l’Afrique où ils ont passé l’hiver.

Cette information laisse penser que ce départ n’est pas du simple tourisme, cette direction laisse suggère une décision politique, peut être veulent-ils rejoindre les mouvements indépendantistes de l’île où au moins y chercher conseils et protection.

La destination définitive est confirmée dans la journée : la Corse et particulièrement les montagnes de Castagniccia où ils ont rejoint la trentaine de familles installées depuis toujours. Leur arrivée inattendue fut fêtée, ils logèrent dans d’anciens nids désertés car la situation était difficile, la famine menaçait,  provoquée par la diminution  des terrains de chasse et la raréfaction des  proies traditionnelles. L’installation des arrivants ne peut qu’être provisoire, dans l’attente d’une autre solution d’autant plus que tous les aigles arrivés sont célibataires, l’isolement ne leur permettant de former des couples.

Rassurés sur le sort des aigles, reste la question primordiale : pourquoi ? Le plus vraisemblable étant un litige, une grève, une révolte même, le plus urgent est de trouver des interlocuteurs en Corse et des négociateurs sur le continent.

Pour la Corse les interlocuteurs seront ceux agissant habituellement dans la région, des membres du « Conservatoire d’Espaces Naturels de Corse » qui connaissent bien les sites et la personnalité des oiseaux.

Pour le continent, immédiatement, une querelle oppose le Maire de Nice, c’est de sa ville que les oiseaux sont partis, le Préfet, car il représente l’Etat et estime avoir prééminence, et le Président du Conseil  Départemental,  les oiseaux des armoiries des communes quant à leur tour de s’envoler. Après de longs débats houleux il est finalement décidé que c’est  le Maire qui conduira  les négociations car il connait  personnellement  les oiseaux enfuis, les rencontrant régulièrement  lors des manifestations.

Les observateurs en Corse se mirent en route pour rejoindre les nids des personnalités, avec une difficulté supplémentaire, le mois d’avril est celui de la fin des nidations et le début des naissances, les parents sont occupés à couver ou à rechercher de la nourriture et sont peu disponibles pour servir d’intermédiaires entre les bénévoles et les aigles enfuis.

Le temps passe et à Nice les drapeaux sont toujours vides.

Le résultat de ces entretiens permet, enfin, de comprendre les motifs du départ :

  • Tout d’abord un burn-out de tous, ils n’en pouvaient plus : depuis plus de cinq siècles ils étaient fixés sur des drapeaux, des étendards, soumis au vent mais sans jamais s’envoler ni en profiter, présents à toutes les manifestations, témoins  de tous les drames, leur orgueil ne leur  permettant pas de faillir à leur mission de représentation, jusqu’à ce jour d’avril de grand départ, d’exil du Comté.
  • Puis, justement, leur mission s’était dévalorisée, en sus du drapeau français ils étaient maintenant en concurrence avec le drapeau européen qui avait le pas sur eux, ils n’étaient plus qu’au troisième rang après avoir été au premier quand ils n’avaient tout simplement pas été supprimés, roulés dans un entrepôt quelconque, voués à l’oubli.
  • Ensuite, pour tous, petits et grands, l’aigle n’était plus qu’une image, une publicité au symbole oublié, alors que dans des temps anciens, en Asie : « Envoyé par les Dieux, il a été le messager aux plumes d’or qui venait transmettre à Gengis Khan les ordres du ciel».[2] Il avait évoqué la puissance divine dans les mythes et il n’était plus rien.
  • Enfin, le pire : seuls, toujours, sur leurs drapeaux, l’impossibilité d’avoir compagnes pour les uns et compagnons pour les autres, de faire naître des aiglons, la solitude au fil des siècles.

Les observateurs corses proposent la rédaction d’une Convention qui devait être acceptée par tous, seule condition au retour des aigles. Sinon ils étaient prêts à redevenir citoyens des montagnes et à mener une vie de  joies simples, un retour à la nature, loin des manifestations, des hymnes et des honneurs.

Les responsables d’autres villes et provinces s’inquiètent, la révolte si elle n’est pas rapidement circonscrite risque de s’étendre aux aigles de leurs armoiries et dans tous les cas ils demanderont certainement l’extension de la Convention ce qui serait un moindre mal. Les pressions sur le Maire de Nice et les négociateurs s’amplifient. D’autant plus que dans le Comté des cérémonies, en mai, puis en juillet, nécessitent la présence des aigles sur les drapeaux, en effet Nice et son Comté sont français, il l’étaient le 8 mai 1945 mais ils ne l’étaient pas en 1789, le 14 juillet, et la présence du drapeau avec les armoiries du Comté est indispensable pour rappeler l’histoire de la ville.

Les contacts se multiplient, la tension monte, finalement un accord est négocié :

  • Autorisation pour les aigles de se détacher des drapeaux hors les périodes de cérémonies où leur présence est obligatoire. Un planning sera établi.
  • Autorisation pendant ces absences de quitter la région et de rejoindre les familles qu’ils auraient pu constituer dans les montagnes voisines.
  • Extension de ces avantages aux drapeaux rangés, roulés, oubliés pour permettre à leurs aigles de partir régulièrement et même de reprendre leur liberté s’ils n’ont plus d’utilité leur support étant trop abimés sauf transfert possible sur un drapeau neuf.
  • Primauté du drapeau du Comté sur celui de l’Europe, il ne sera jamais plus petit ou plus bas que ce dernier.
  • Entrée de la connaissance des aigles et de tous les mythes qui y sont rattachés dans les programmes scolaires des écoles primaires du Comté de Nice.

Cet accord est signé à Nice, puis en Corse.

L’année suivante, début juillet, ma promenade matinale habituelle  me conduit sur la « Prom » et là, joie, les aigles sont de nouveau revenus de vacances, rouges éclatants pour moi, de gueules pour les armoriaux, déployés fièrement  en haut de leurs mâts. Mais, surprise, une toute petite tache rouge se détache sur le fond blanc, l’aigle n’est pas revenu s’installer seul mais accompagné d’une petit boule de plume, un aiglon, son bec déjà fièrement dressé. Comment va-ton pouvoir désormais présenter les armoiries du Comté ?

Aux historiens de répondre…

nice 2
Armes de Nice sous le Premier Empire – 1811

 

[1] GARINO, Pierre-Robert. 2000. Armorial du Comté de Nice : familles et communautés. Nice Serre Edition 222 p.

[2] http://rapaces.ipo.fr/aigle-royal/

Billet rédigé par Arlette SIBE (promotion ColNem)
Fondatrice avec Florent FASSI (promotion Bataclan) du Cercle Généalogique Maralpin à Nice

 

 

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4 commentaires sur “N comme (Un aigle au-dessus de) Nice #ChallengeAZ

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  1. Quel bon goût ont ces aigles de s’être éxilés en Corse ! Je me suis régalée à la lecture de cette fiction généalogique. Entre le thriller, l’anticipation, le roman historique, le journalisme d’investigation … génial !

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai rigolé en lisant la « révolte » des aigles nissartes 😜
    Une précision : l’écusson imaginé par Napo I n’a jamais vraiment utilisé il me semble.

    Et…… « m’en bati, sieu nissarte ! » 😂

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