J comme le Juge et la Jupe #ChallengeAZ

Ou l’amour d’une mère

Quand Nicolas DUVAL décède à cinquante-deux ans le 28 juin 1832 à Varneville-Bretteville (Seine-Inférieure, devenue Seine-Maritime), il laisse une veuve et six enfants dont deux sont encore mineurs.

Il aura été successivement marchand, tisserand, puis journalier. Et pauvre, comme nous l’indique le bref article de l’enregistrement qui lui est consacré (AD76 3Q4/256) où sa fille, Victoire DUVAL, le 26 décembre suivant, « tant pour elle que pour se faisant fort de Napoléon DUVAL, Émilie DUVAL, Alexis DUVAL, Prosper DUVAL, Caroline DUVAL et Rose DUVAL ses frères et sœurs/./ déclare/../ qu’il leur est échu un mobilier  [resté au domicile du défunt] estimé en l’état à trente-cinq francs cinquante centimes ».
Les quelques biens qui parviendront à ses enfants le seront par la voie de leur mère, Marie Victoire DUVAL, qui a cinquante ans.

A peine a-t-elle enterré son mari, que le 13 août, Pierre GRIVE, marchand patenté de Longueville, veut la faire « condamner à lui payer vingt-cinq francs pour vente et livraison verbale de marchandises en étoffe qu’il lui a faite précédemment.
Le juge de paix, Louis Charles Bruno Jean Alexandre MARTIN, assisté de Jean Pierre Louis THILLAIS huissier à Longueville pris pour greffier provisoire à cause de l’empêchement de Mr PINCHON greffier titulaire, tient audience publique ce lundi matin, au lieu ordinaire des séances, place du marché à Longueville ».

La défenderesse reconnaît devoir dix-sept francs et réclame un délai de deux mois pour payer. Le demandeur réplique que « les vingt-cinq francs se composent de dix-sept francs cinquante centimes, par arrêté de compte, et de sept francs cinquante centimes pour une jupe qu’il lui a vendue et livrée pour sa fille ».

Le juge de paix ordonne que le demandeur prouve ses dires par témoins et reporte l’affaire à la semaine suivante. Mais le demandeur ne fera pas « approcher de témoins, attendu qu’il a reconnu que ceux qu’il voulait faire entendre étaient parents de la défenderesse ». Victoire tient bon et promet de payer les dix-sept francs dans le délai qu’elle a demandé.

Le juge tranche en la condamnant à « payer cette somme dans un délai de quinze jours, avec dépends de neuf francs quarante-neuf centimes ».

Pour Victoire, l’honneur est sauf, elle n’a pas à régler la fameuse jupe, mais l’affaire lui coûte cher, elle qui est déjà en grande difficulté financière depuis la mort de son mari..
Qui est donc cette fille à qui la jupe était destinée ?

Rien ne permet d’affirmer qu’elle fut donnée plutôt à la dernière, Rose, qu’à Caroline qui la précède. Mais de jupes il sera encore question lors de la succession de Victoire DUVAL, l’aînée, dans son testament, établi le 7 janvier 1871. Qui lègue à « sa sœur Caroline, demeurant à Longueville »,  «  trois jupons, dont deux en étoffe et un en coton », laissant «  les droits de mutation de ce petit legs à la charge de la succession ». Ce legs apparaît en premier, montrant bien le lien entre les deux sœurs et l’obligation morale envers celle-ci transmise par leur mère.

Car lorsque Marie Victoire, pour payer ses dettes et subvenir à ses besoins et ceux de sa fille, vend sa masure (terme devenu aujourd’hui clos-masure, désignant un habitat spécifique du Pays de Caux), elle fait préciser par le notaire ce qui suit.

« La Veuve DUVAL, venderesse, se réserve d’habiter avec Caroline DUVAL, sa fille, et non avec aucun autre de ses enfants, le corps de bâtiment qu’elle occupe en ce moment sur la masure, sans être obligée de payer aux acheteurs aucune indemnité. Elle se réserve également le droit d’occuper un poulailler et de mettre ses futailles dans le bâtiment à usage de four ainsi que d’y cuire son pain. De plus elle se réserve encore les fruits de deux pommiers à couteau l’un de fleur de mai l’autre de bailleul, et d’un prunier, ainsi que les produits de la moitié de deux jardins qu’elle cultive à ses frais comme bon lui semblera et ceux de la petite pépinière qui se trouve dans la dite masure.
Néanmoins les acquéreurs pourront lever des arbres dans cette pépinière pour les planter dans la masure présentement vendue.  Le tout jusqu’au jour de son décès, époque à laquelle toutes ces charges s’éteindront en faveur des acquéreurs. »

Quand Marie Victoire décède le 25 mai 1856,  le notaire fait état d’un testament datant du 18 septembre 1850, dans lequel elle lègue à chacun de ses enfants, cent francs, sauf Caroline qui se voir accorder quatre cent cinquante francs. « Le tout à prendre sur le capital de de huit cent cinquante francs qui lui était redu par les sieur et dame CADOT (sa fille aînée et son gendre) ». Elle lègue de plus à Caroline « ses deux lits, tout le linge à son usage, tous ses draps nappes et serviettes en un mot tout son linge plus l’armoire qui était dans la cuisine où elle couchait ». Legs « faits à titre de préciput, et elle a prié ses autres enfants de ne pas demander la réduction quand ils excéderaient la quotité disponible. » Elle « a aussi exprimé le vœu qu’après son décès/../ Caroline aille demeurer avec Auguste Prosper DUVAL son frère et elle a prié ce dernier d’avoir pour elle tous les égards possibles ». Il est précisé également que Caroline devra « laisser ses autres frères et sœurs partager entre eux les autres valeurs dépendant de sa succession, en considération du legs par préciput qu’elle lui faisait ».

Caroline est présente avec ses frères, sa sœur aînée et son beau-frère, lors de la lecture de ce testament, et accepte la succession.

En dehors des sept cent dix francs et trente-cinq centimes de la succession que les enfants doivent se partager, et après attribution des objets déjà cités à Caroline, il ne reste plus « qu’une table, une vieille armoire, une petite batterie de cuisine et trois futailles », que les aînés se partagent en trois lots, et qui ne feront pas l’objet d’une estimation. Chacun hérite de quatre-vingt-six francs et soixante-dix-huit centimes. Quant à Prosper, il « consent à ce que [sa sœur] aille demeurer avec lui et à lui donner tous les soins nécessaires à la vie sans recours contre ses frère et sœur sous la seule condition que par un arrangement postérieur sa sœur lui abandonne les meubles, effets et la somme à elle légués par sa mère ». Seuls les deux frères ont signé l’acte, avec le notaire et les témoins. (AD 76 2E/96/57)

Tout est dit dans cette succession de misère, les difficultés engendrées par la mort du mari, ne laissant visiblement aucun héritage,  le peu de biens qui restaient à Marie Victoire DUMONT après avoir vendu sa ferme à sa fille et son gendre, le dénuement dans lequel elle et sa fille Caroline ont vécu, les efforts qu’elle a sans doute déployés pour survivre en cultivant son jardin, élevant quelques poules et ramassant ses pommes à l’automne.

Tout est dit de son inquiétude pour sa fille Caroline, de l’amour d’une mère pour son enfant malade ou infirme, qui jamais ne travailla (comme on put le constater dans les recensements de population),  de la solidarité familiale, dont nous savons qu’elle fut sans faille, puisque Prosper prit soin de sa sœur jusqu’à son dernier souffle, et peut-être au prix de sa propre santé, mourant six semaines après elle en 1886, et que Victoire, la sœur aînée, n’oublia pas Caroline dans son testament, en lui léguant quelques vêtements.

Rien n’aura été épargné à Marie Victoire DUMONT, ni le « handicap » de sa fille Caroline, ni la mort de Victor, son premier fils à l’âge de vingt-sept ans, de Rose la plus jeune deux ans avant son propre décès, ni celle de son mari la condamnant à des difficultés financières, ni le chagrin de sa fille aînée de perdre ses trois petits garçons. Le portrait qui ressort de ces pages notariées est celui d’une femme digne, soucieuse de sa progéniture, tenace jusqu’à apprendre à signer à l’âge de soixante ans, comme le révèle le notaire dans un acte où Marie Victoire, en 1842, emprunte cinq cent francs et où il dit « elle a appris récemment à signer ».

Sans titre
« veuve duval » – Signature de Marie Victoire DUMONT – 1842

Une femme astucieuse et visiblement intelligente. Une femme forte, découverte au décours des recherches pour un mémoire de généalogie.

Un femme cachée, comme tant d’autres, dans les pages jaunies des registres, une femme capable de tenir tête à un juge, pour une jupe…

Billet rédigé par Martine FLEURY (promotion Bataclan) 
Diplômée du D.U « Généalogie et Histoire des familles » à la faculté d’histoire de Nîmes.
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7 commentaires sur “J comme le Juge et la Jupe #ChallengeAZ

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  1. Merci beaucoup pour ces commentaires. Effectivement cette histoire est touchante, et comme cela arrive parfois dans nos recherches, nous voyons émerger de véritables personnalités à travers les actes, pour autant qu’on soit attentif et qu’on sache « lire entre les lignes ». Je dois avouer que cette femme qui apprend à signer à l’âge de soixante ans m’a littéralement émerveillée, tout comme le notaire qui a pris la peine d’inscrire cet évènement dans l’acte, ce qui montre probablement aussi son admiration pour cette personne..Et cette solidarité familiale qui joue à fond, même après la mort de la mère, montre une loyauté infaillible et un respect de la personne qui existaient bien avant qu’on soit obligé de l’écrire dans la loi..

    Aimé par 4 people

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