D comme Dieu Le Veut ! #ChallengeAZ

(Musée Joseph Vaylet, Espalion)

Au pays de mes aïeux, dans le Rouergue, un jour de visite au musée des Arts et Traditions populaires Joseph Vaylet d’Espalion, j’ai découvert avec délectation, accrochée dans le lit alcôve reconstitué, une chemise de nuit conjugale.

A l’origine, créée au XVIIIe siècle par des religieuses des couvents, cette « chemise conjugale » prenait place dans le trousseau de mariage de leurs jeunes pensionnaires.

En Rouergue, profondément religieux, elle se généralisa dans les milieux les plus pauvres.
Cette chemise nuptiale très longue et ample, taillée dans une pièce de toile rêche, en chanvre, avait pour mission de gommer les formes de la jeune femme pour ne surtout pas attiser la convoitise du jeune marié.

Une courte ouverture au niveau du nombril permettait aux deux tourtereaux de procréer sans promiscuité, et avec grande pudeur. Et pour bien leur rappeler leur devoir de bons chrétiens une petite phrase « Dieu le veut » était soigneusement brodée au point de croix, autour du petit pertuis.

Hymne à la procréation qui rappelait aux jeunes époux de procéder chastement à l’exécution du commandement de Dieu : croissez et multipliez.

Espalion_musee_J.VAYLET_dessin chemise conjugale
Pour ceux et celles qui ressentiraient de la nostalgie…

J’ai souri malicieusement, puis je me suis rappelée toutes ces longues lignées familiales paysannes, qu’en tant que Sherlock Holmes de la généalogie, j’égrenais avec plaisir : 1, 2, 3, 4, 5….12 enfants et plus, pour la même fratrie.
Alors je me suis transposée au Monastère-Cabrespines, petit hameau de la commune de Coubisou, situé entre Estaing et Espalion en Aveyron, le berceau de ma branche COMBES.
Au 18ème siècle, comme dans la plupart des villages du Rouergue, la majeure partie des paysans vivait dans un grand dénuement et pour certains, dans une grande misère. Pauvreté et mendicité furent les maux profonds de ce village.
Les paysans arrachaient de maigres récoltes sur des terres hostiles, abruptes, les plus fertiles étant détenues par les nantis de l’époque : noblesse, clergé, bourgeois.

La plupart du temps cela ne suffisait pas à nourrir leurs familles très nombreuses.

En 1750, la population paroissiale s’élevait à mille habitants et l’on comptait environ, 750 adultes et 250 enfants. Le village du Monastère contenait 70 personnes et Cabrespines 170. Le reste étant réparti dans 53 hameaux ou maisons habitées.
En 1771, à la suite de l’enquête imposée par l’évêque de Rodez sur l’état de la paroisse, le vicaire régent, Jean-Pierre DELPUECH dénombra: « 376 pauvres, parmi lesquels 6 invalides, 200 personnes qui ont besoin de secours, 50 sans secours et 120 mendiants« . Et il ajoute que : « le blé ne peut jamais suffire pour nourrir la moitié des paroissiens«  (enquête pastorale de Mgr CHAMPION de Cicé, 1771. Al Canton, Espalion, 1993).
Les multiples impôts comme les charges féodales pesant sur la propriété foncière, la dîme et autres nombreuses redevances perçues par le clergé, les impôts dus au roi, les maintenaient constamment en état de pauvreté. Alors, si en plus, les aléas climatiques entraînaient une mauvaise récolte : disette et famine s’installaient.

 

monastére vieille photo recadrée
Le Monastère-Cabrespines fin XIXe

C’est dans ce contexte que Pierre COMBES (1697~1784) et Jeanne GALUT (1701-1784), se marient le 23 novembre 1723.

Pierre, 26 ans, est né au petit hameau Les Combes. Il est le 7ème enfant d’une fratrie de 9. C’est son frère aîné Nicolas (1689-1758), qui reprend les terres familiales et le seul salut de Pierre, c’est de faire un beau mariage !

On lui trouve une belle héritière, une païse, la Jeanne GALUT, 22 ans, de La Martinerie. Elle est la seule héritière avec sa sœur Marie (1704-1780).

Jeanne, étant l’aînée, héritera de la plus grande partie des biens. Sa tante paternelle Maria GALUT, qui vit avec eux, la fera même héritière universelle dans son testament de 1740.
Les parents GALUT ont besoin d’un homme pour reprendre le flambeau. Après d’âpres tractations financières entre les deux patriarches,  lo maridatge est conclu : Pierre apporte sa jeunesse et ses bras, et entre en  » maître coq « , dans l’oustal des Galut à La Martinerie.
Les conditions sont réunies, et puisque Dieu le veut, Pierre et Jeanne se mettent à l’ouvrage. Ils vont avoir une nombreuse descendance : 12 enfants, un presque tous les deux ans, voir moins !
Marie (1724), Jeanne (1725), Anne (1727), François, couvreur (1728), Jean, vigneron (1730), Pierre, célibataire (1732), Joseph, cultivateur (1734), Marianne (1735), Marianne (1737), Martin (1739), Catherine (1741), et enfin Jeanne (1743). Et chose exceptionnelle à l’époque, seules deux petites filles mortes en bas âge, et 8 mariages célébrés ! De la bonne graine de Rouergats !
Leur premier enfant, Marie, naît 9 mois après la nuit de noces (la maxime a été efficace !). Il leur faut attendre avec angoisse la naissance de trois filles avant d’avoir enfin un héritier mâle. Ils vont donner vie à 12 enfants en l’espace de 20 ans : une moyenne de 20 mois entre les naissances. Jeanne, entre ses 22 ans et 42 ans, comptabilisera 9 ans en état de grossesse. C’est une femme robuste, la Jeanne, et malgré toutes ces grossesses, elle décédera à l’âge vénérable de 73 ans!
Cet exemple date du XVIIIe siècle mais il se reproduit régulièrement au cours des XIXe et XXe siècles. C’est le lot de mes aïeules rouergates, leurs gênes circulent en moi et j’en suis fière. Mais en tant que femme du XXIe siècle, je m’interroge.
Je revis le travail que devaient fournir ces femmes qui, dès le lendemain de l’accouchement, reprenaient leur labeur.

Ces journées éreintantes où, le ventre plein et allaitant le petit dernier, elles devaient faire marcher l’oustal (la maison), car en plus des travaux agricoles auxquels elles participaient, elles avaient la charge et l’angoisse de nourrir toutes les personnes de l’oustal (les parents, les grands-parents, les oncles et tantes, les frères et sœurs célibataires, les nombreuses nichées).

Elles devaient s’occuper des animaux (basse-cour, cochons, chèvres, moutons…), du jardin potager, filer laine et chanvre, entretenir le linge, faire le pain et tant de choses encore… Chanceuses si elles n’étaient pas sous l’autorité de la belle-mère, qui les faisait trimer comme des esclaves.
Et le soir, dans un coin de la maison, remplie de paillasses et d’enfants, elles se devaient d’accomplir leur devoir conjugal : Dieu le veut !
Mais le voulaient-elles?

le-four-a-pain recadré
Four banal en Auvergne fin 19ème siècle

Brava femna dins un octal,
val mai que boria et que cabal
.

Femme valeureuse dans la maison,
compte plus que domaine et cheptel.
Proverbe occitan

Je terminerai ma réflexion en citant le texte d’introduction du livre de Roger BÉTEILLE :
 » La chemise fendue, Vie oubliée des femmes du Rouergue » Payot N°288, 1996.

Historien et romancier, Roger BÉTEILLE a tiré des archives et des mémoires l’histoire de celles qui, « depuis la nuit des temps et jusqu’à un passé récent, n’avaient que le droit de posséder une âme ».
Dieu, les hommes et la société exigeaient tout des femmes : le plaisir et l’amour, les enfants nombreux, le travail, la nourriture sur la table… Bref, la perpétuation des familles et des villages. Quels secrets cachaient-elles dans leur cœur, derrière leurs visages en apparence insensibles à la joie comme à l’épreuve ?
Avaient-elles peur de leur corps et de sa nudité ? Souffraient-elles de tous ces interdits ou étaient-elles assez sûres d’elles, assez fortes pour les outrepasser ?
« Femmes, si vous saviez ce que la nuit porte, vous fermeriez la porte », menaçait un vieil adage de la montagne auvergnate.

Puisque Dieu l’a voulu…

Billet rédigé par Michèle COMBES (promotion 2016 en présentiel) 
Écrivain/Biographe

37 commentaires sur “D comme Dieu Le Veut ! #ChallengeAZ

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  1. Bravo Michèle pour ce magnifique billet sur la triste condition des femmes pendant des siècles, condition voulu « par Dieu » et consentie par les mâles (ce qui les arrangeaient bien).

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  2. Superbe.. superbe à en pleurer. Car ce texte illustre non seulement la vie dans ce Rouergue d’autrefois, mais ce qu’elle fut pour tous ces pauvres journaliers et autres cultivateurs que furent la majorité de nos ancêtres, et ce que fut la vie de toutes ces femmes. Des vies brisées par la tyrannie sociale et religieuse, les travaux épuisants et comme vous le dites si bien, la famine parfois, la faim souvent qui tenaille, et jamais de repos entre les soins aux animaux et aux enfants. Très bel hommage!
    Martine FLEURY

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    1. Merci Martine! La condition de mes aïeules rouergates m’a toujours profondément touchée et je me suis un peu, beaucoup, énormément bridée pour ne pas trop faire ressortir mon côté féministe. Car il y a encore beaucoup de choses à dire!😂

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  3. Je lance une petite enquête : les plus grandes fratries que vous avez recensées.
    Un témoignage que je viens de recevoir : 19 enfants, au 19ème, en Suisse. Tous vivants et mort de l’arrière grand mère à 90 ans!

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  4. La grand mère d’une amie nous avait montrées sa chemise de nuit de noces; C’était dans l’Aisne en 1968…………malicieusement elle nous avait dit qu’elle l’avait vite enlevée, cette dame avait à cette époque plus de 80 ans

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  5. Bravo Michèle pour ce beau texte
    Mon arrière grand-mère qui était du Tarn nous avait montré une partie de son trousseau mais ne nous avait pas donné d’explication sur le trou dans la robe !!! On était trop petite ma sœur et moi.!
    Quand on l’a su – à l’époque des minis jupes et de la libération des mœurs –
    on a été surprise! Mais sans plus, on ne réalisait pas ce qu’était la vie de ces femmes
    Début des années 70 on pensait avoir gagné nos galons de femmes libres
    Aujourd’hui encore il y a de nombreux combats à mener et cela passera par les générations futures je l’espère !
    Bonne journée
    Arlette

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    1. Tu as raison Arlette, c’est un combat de longue haleine et parfois, même au XXIème siècle, la route me semble longue et sinueuse!
      C’est un plaisir de lire vos réactions et commentaires.

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  6. Très bel article. Ma plus grande fratrie 22 enfants qu’une de mes ancêtres a eu entre 15 et 45 ans. Un de ces enfants a été prêtre réfractaire pendant la Révolution. La mère a vécu jusqu’à l’âge de 70 ans et assisté au mariage de sa plus jeune fille.

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  7. Quel plaisir pour moi de découvrir la finesse de ta plume Michèle. Je me suis régalée à lire ce témoignage sur la vie de nos aïeules. Depuis nous avons progressé mais il nous faut rester vigilantes et progresser toujours. Nous avons encore du pain sur la planche.

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    1. Et bien nous avons des aïeux en commun: Nicolas Combes (1652-1702) et Marie Aygalenc (?-1727), ils ont eu 10 enfants dont Nicolas Combes (1689-1758) marié à Marie Martin, la combesse (?-1736), dont descend votre Marie Joséphine Combes. Et l’un des frères de Nicolas était Pierre Combes, mon ancêtre, héros de mon papier!
      Bienvenue cousin!

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    1. Pour moi, la généalogie ne prend tout son sens que lorsqu’on la resitue dans son contexte socio/ historique. Donner de la chair et faire revivre nos ancêtres est le challenge qui me tient le plus à cœur!

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    1. Je connaissais cette chemise depuis longtemps, dès ma première visite au musée, et je m’en amusais. Mais lors de mes recherches généalogiques, j’ai un peu moins souri, car j’ai pris conscience de ce que cela impliquait pour mes valeureuses aïeules!
      Merci pour votre appréciation.

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  8. On serait en droit de s’interroger quant à la version masculine de cette tenue de nuit… Pour avoir retrouvé et porté les caleçons longs de mon grand père, ceux de la guerre de 14 avec le matricule imprimé le long de la jambe… Sachez qu’il ne manque que la maxime brodée..! L’orifice ne tient qu’à un bouton ..!

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  9. Article tout à fait édifiant sur les moeurs de l’époque, tellement imprégnés par le poids de la religion. Cela semble être le moyen âge, et pourtant c’était il n’y a « que » 100 ou 150 ans. Que d’évolutionse depuis….

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